Une vie animale

21 août 2018

GORILLE BERINGUEI

Nzoala observa avec grande attention la petite chose expulsée de son ventre. L'enfant mâle gorille était dépourvu de poil sur le torse et l'abdomen. Un léger pelage lui recouvrait le dos et la tête. Elle le manipula avec précaution et d'instinct porta la tête du petit vers son sein. Tout en se faisant, elle surveilla du coin de l'œil le reste de la troupe et en particulier Konan le grand mâle dominant, un mètre quatre-vingt-dix et cent soixante-dix kilos de muscles. C'était la première naissance de Nzoala et, vu la protection resserrée que lui procuraient les autres femelles du groupe, elle comprit que le caractère parfois imprévisible de Konan pouvait être un danger pendant les premiers mois de son fils.

Konan regardait la scène du coin de l'œil. Il avait senti que ce serait un mâle. Il n'en était pas à son premier enfant, mais le dernier garçon, Lokry, lui avait mené la vie dure. À ses onze ans Lokry avait eu la soudaine lubie de devenir le nouveau dominant alors que son dos était loin de revêtir l'apparat argenté des gorilles responsables. S'en étaient suivis, durant de longues années, d'interminables querelles et même un combat qui avait sonné le glas de leur cohabitation. De ce fait, Konan se méfiait du nouveau-né. Konan se sentait vieillir et il ne savait s'il pourrait résister à un nouveau prétendant dans la force de l'âge.

Les premiers mois de Kalor se passèrent comme dans un rêve. Le petit était l'objet de toutes les attentions des femelles de la troupe. À quatre mois Kalor osa plusieurs fois s'aventurer à quelques mètres de sa mère, mais le moindre craquement de branche le faisait retourner à toute vitesse et en pleurnichant. À cinq ans, Kalor vécut l'un des moments les plus pénibles de sa vie. Sa mère lui refusa tout net le sein. Il avait beau pleurer, geindre ou se mettre en colère, rien n'y faisait. La faim le tenaillant de plus en plus, il se mit, contraint et forcé, au régime traditionnel des gorilles de l'est du Congo vivant dans la chaîne des volcans éteints des Virunga : insectes, feuilles et fruits. Il finit par s'émanciper et, plus âgé de trois ans, s'éloigna, régulièrement et de plus en plus loin de sa famille pour découvrir les montagnes environnantes. Il rencontra un autre groupe pacifiste, dirigé par un vieux mâle qui, sentant son heure arriver, l'accueillit avec respect. Il était encore trop tôt pour Kalor pour devenir un mâle responsable, bien que le transfuge d'individus, de tout âge, entre groupes de gorilles était monnaie courante. Kalor conserva cette opportunité dans un coin de sa tête. Une année plus tard, il croisa, au hasard de ses pérégrinations, une étrange créature qui se tenait sur deux jambes avec un bâton sur l'épaule. Elle était revêtue d'une grande feuille verte de son cou aux pieds, et un curieux objet reposait sur son crâne. La chose l'avait repérée. Elle lui fit un signe de la main, puis se posa sur un tronc avant d'allumer une cigarette. Son attitude ne semblait pas être belliqueuse, tant et si bien que Kalor s'en approcha à pas prudents. Il venait de rencontrer son premier homme, qui était une femme en l'occurrence. Leur premier face à face fut fugace, Kalor, trop proche à son goût, avait fui au premier mouvement de la jeune femme. Il l'avait revu, par la suite, plusieurs fois, et osa même un contact tactile. En 2017 il vécut le second traumatisme de sa vie. Alors que la jeune femme marchait paisiblement, et que Kalor l'observait, des hommes arrivèrent dans le dos de l'humaine. Ils lui crièrent dessus. D'instinct, Kalor se terra sous les feuillages, passant inaperçu aux yeux de tous. De sa cachette il ne rata aucune seconde de la scène. Le groupe d'humains s'invectivait. Bien que Kalor n'en comprenne pas un traître mot, il savait que quelque chose de fâcheux se passait. Un des hommes brandit son bâton en direction de son amie. Il y eut un terrible coup de tonnerre qui le terrorisa. Il eut envie de hurler, mais, par un immense effort de volonté, se retint. Il s'aplatit un peu plus dans les fourrés. Quand le calme revint, il osa un regard vers la jeune femme. Il ne restait plus qu'elle, étendue dans l'herbe. Les autres étaient partis. Il s'aventura jusqu'au corps. Il la toucha du bout des doigts, geignit, et se rendit à l'évidence. Elle n'était plus. Du sang recouvrait tout son visage. Depuis ce jour, Kalor esquiva toute rencontre avec les bipèdes.

Kalor, tout à sa vie de gorille, ne pouvait comprendre ce qui se jouait ici, que son espèce était en voie d'extinction, perdant 2% d'individus chaque année, victime d'un territoire qui s'amenuisait et du braconnage. Comment aurait-il pu imaginer que de riches individus étaient prêts à payer des fortunes pour le plaisir d'une descente de lit à dos argenté ? Adulte, Kalor prendrait la tête d'un groupe qu'il emmènerait plus haut dans les volcans, là où les hommes s'aventuraient peu. Il y passerait une vie tranquille avant de s'éteindre paisiblement.

Même s'il avait su que la disparition de son espèce était envisagée à l'horizon 2050, il n'aurait pu inverser la tendance. Bien que doté d'une force incommensurable, il n'était que la faible proie du plus terrible, et pourtant si stupide, prédateur de l'ère des mammifères. Un prédateur qui ne serait rassasié que lorsqu'il aurait détruit toute forme de vie, s'enchainant ainsi à sa propre perte.

Kalor 02

 

Jones

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13 août 2018

TARPAN

Pozna, fille de Kiniki et Kolaj, naquit un jour d'avril 1937 dans la région de Bigoraj au sud de la Pologne. Pozna appartenait à la race ancestrale des Tarpans des forêts qui échappa de justesse à l'extinction, ce qui n'avait pas été le cas de ses cousins des steppes, disparus à la fin du 19e siècle. Pozna, qui souffrait de peu de prédateurs, prit son temps pour apprendre à tenir sur ses quatre pattes avant de suivre avec enthousiasme ses congénères. La petite harde de Kolaj, le mâle dominant, était composée de six individus. Kolaj avait consciencieusement, au fil des années, chassé tous les jeunes mâles et le groupe ne les avait plus revus, tant et si bien qu'ils parcouraient leur petit territoire sans encombre majeure.

Pozna, toute à sa découverte de la vie fourmillante et diablement excitante qui l'entourait, ne pouvait imaginer les heures sombres de ses ancêtres qui avaient dominé pendant des siècles les larges espaces de l'Europe. Les Tarpans avaient été les maîtres de steppes et des forêts. Et puis un drôle d'animal devint de plus en plus fréquent : l'homme. Ils se multipliaient plus vite que les champignons. Les tarpans s'en méfièrent. De petites tailles, à peine 1 mètre 30, les Tarpans observèrent leurs cousins plus grands que lui être domestiqués par l'homme. Ces autres chevaux allaient plus vite, plus loin, et montraient une docilité et une proximité avec l'être humain que le Tarpan refusait. Il était né sauvage. N'était pas né le bipède qui l'enfermerait afin de le faire travailler aux champs pour finir découpé en morceau dans des assiettes. Hélas, Les tarpans n'étaient pas de taille. Les hommes et leurs troupeaux occupèrent de plus en plus d'espace, refoulant les Tarpans dans le nord de l'Europe là où le froid indisposait l'homme et ralentissait sa civilisation. Malgré la fuite, le métissage fit des ravages et, vers la fin du 18e siècle, les Tarpans furent presque éradiqués du continent.

Pozna ignorait tout cela. Comme tous les animaux, elle vivait dans l'instant présent et profitait de la terre qui l'avait vue naître. À l'horizon, Pozna, devenue plus grande, devinait la chaine des Carpates et ses cimes dénudées. Au-dessus de sa tête, à travers les branchages, Pozna observait les oiseaux traverser le ciel. Les ombres géantes des cigognes noires, revenues après avoir profité d'un hiver plus clément en Afrique, se projetaient sur Pozna. C'était magique. Quelques mois plus tard, elle connut sa première frayeur lorsque des hurlements retentirent en pleine nuit. Elle ne savait ce que c'était, mais son instinct ne la trompa pas. L'agitation de la Harde lui confirma la dangerosité d'un tel son. Elle découvrait l'existence des loups gris. Kolaj, cette nuit-là, éloigna la harde de l'origine des hurlements. Kolaj était bien trop malin et, de son vivant, aucun loup ne mangerait un de ses protégés. Il en allait de sa grande responsabilité.

Pozna grandit et rencontra d'autres curieux habitants des environs. D'abord l'ours, mais aussi les cerfs et les sangliers. Elle avait peu à craindre du grand et gros prédateur. Sa pointe de vitesse et son endurance la mettaient à l'abri et l'ours ne s'y essayait même pas.

Pozna, devenue adulte, songea à quitter son groupe pour répondre à l'appel d'un éventuel jeune mâle de la région, bien qu'elle n'en eût jamais vu. Son instinct occupait tout son esprit. Elle devait perpétuer l'espèce et fuir la consanguinité qui rongerait son peuple.

Hélas, l'homme, comme il le fit pour ces ancêtres, mit fin aux rêves de Pozna. Début 1940, l'armée allemande investit toute la région et réquisitionna tout ce qui était utile à ses plans, y compris les espèces animales, en particulier équines. Elle usa de tout le territoire à ses fins guerrières, et les nuisibles de toutes sortes furent écartés. Les animaux sauvages inutiles en temps de guerre, comme le Tarpan, furent dispersés et chassés. Pozna fut abattue par un tir de karabiner 98K, déclenché par simple plaisir de faire mouche, le 3 mai 1940. Sa carcasse fut abandonnée aux charognards.

Depuis lors, l'on ne vit plus aucun Tarpan fouler le sol de cette Terre.

Tarpan 04

Jones

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